Le magazine d'actualités culturelles en Languedoc-Roussillon

Abdelkader Benchamma – Chef-d’oeuvre au sein de la Fondation d’art contemporain GGL Helenis

 

 

Artiste majeur de sa génération, A. Benchamma possède un univers artistique réunissant deux mondes antinomiques : croyances et sciences. Son travail, semblant parfois à une paréidolie ou aux fameux test de Rorschach dont il s’est inspiré, transporte littéralement le regardant. A. Benchamma présente en juin prochain à la nouvelle Fondation GGL Helenis pour l’Art contemporain, place de la Canourgue, une œuvre monumentale mettant en scène l’Alchimie, une facette peu connue de l’Histoire de la Ville de Montpellier. Entretien avec un prodige du dessin.

 

D’où vient votre passion pour le dessin ?

J’ai toujours dessiné mais quand j’étais étudiant aux Beaux-Arts je réalisais beaucoup de peinture… Je voulais être peintre. Lorsque j’étais en quatrième année j’ai arrêté la peinture pour tester d’autres formes d’art comme la photo, la sculpture, la vidéo et même l’écriture. Par la suite, l’écriture a été très présente, je me suis mis à créer des petites installations de textes, toujours aux Beaux-Arts. Lors de ces créations les mots parfois devenaient des dessins. Cela ressemblait un peu aux calligrammes d’Apollinaire. Par ce biais, je revenais petit à petit aux dessins, via le texte et le langage. J’essayais de mettre de l’idée afin que cela soit moins visuel : je parlais d’espaces qui se déforment, d’énergies dans les lieux … C’était un peu surréaliste. Il y avait aussi tout un jeu avec des objets, des individus qui s’enlaçaient ou s’envolaient… Le dessin est alors revenu via l’écriture. J’ai ensuite gardé cette contrainte de l’écriture avec ce procédé simple de prendre une feuille blanche et un stylo noir…

En 2005, lorsque je suis sorti des Beaux-Arts, j’ai décidé de me focaliser sur le dessin. J’ai trouvé cet enjeu intéressant, il y avait de la place. Lorsqu’on est artiste on cherche à trouver un art dans lequel on peut apporter de la nouveauté, même si ce n’est jamais réellement nouveau, je sentais que je pouvais m’épanouir via le dessin.

 

 

Crédits photos : Alois Aurelle

Quels ont été vos sujets de prédilections lors de vos premiers travaux ? 

Lorsque j’ai débuté je m’intéressais beaucoup à l’onirisme, je dessinais des forêts, des lieux un peu étranges et mystérieux… Pour le support j’essayais de réaliser des œuvres monumentales et j’ai très vite eu la volonté de sortir du papier afin de dessiner sur les murs. Je ne saurais pas l’expliquer mais je trouvais cela très important que le dessin puisse être libre. Sans aucune contrainte d’espace. Petit à petit je me suis passionné pour la science et l’astrophysique, ce qui a pris une place importante dans mon esprit. Par la suite, je me suis aussi intéressé au marbre, qu’on utilise notamment dans les églises et les basiliques, ou encore au test de Rorschach... Dernièrement je jouais sur les strates, ce qu’on retrouve d’ailleurs un peu dans l’œuvre réalisée à l’Hôtel Richer de Belleval, on a l’impression de voir des écorces de bois. Au fil du temps j’ajoute des éléments dans mon travail, tout en gardant la contrainte du noir et blanc. Cela me cadre ! Je deviens comme un chercheur qui étudie toutes les possibilités du noir et blanc. Même si je tends de plus en plus à ajouter de la couleur comme c’est le cas dans cette nouvelle œuvre présentée au sein de la Fondation.

Vous êtes aussi sensible à tout ce qui touche à la magie, à l’indicible, au monde invisible…

Oui. J’ai toujours été sensible à cela. Je pense que cela remonte à l’enfance. Mes parents sont musulmans et dans l’Islam il y a toute une mythologie de djinns, d’esprits, de présences, de miracles… Cela a beaucoup nourrit mon esprit étant jeune car mes parents y croient beaucoup, même s’ils en parlent très peu. Cela fait partie des coutumes mais pour autant cela n’était pas présent dans nos discussions. J’allais beaucoup en Algérie quand j’étais petit et ces croyances sont aussi très présentes là-bas. En revanche, mes frères ont eu la même culture que moi mais ils y croient plus ou moins. Chez moi c’est assez fort. J’ai toujours été attiré par l’idée d’un monde invisible, qu’autre chose existe même si on ne peut mettre des mots dessus.

Comment est né ce projet monumental au sein de ce nouveau lieu montpelliérain, la Fondation GGL Helenis au sein de l’Hôtel Richer de Belleval – édifice inscrit aux monuments historiques et datant du XVIIème siècle – qui ouvre ces portes sous peu ?

Lorsque le projet a été lancé, Numa Hambursin, qui était directeur artistique de la fondation à l’époque, cherchait un artiste capable de travailler in situ. C’est un peu la caractéristique de mon travail, ce rapport à l’espace. Nous avons donc commencé à travailler ensemble. Lorsqu’il m’a confié ce lieu, j’ai voulu jouer sur les quatre voûtes, présentes dans cette grande pièce. Il s les accentuer par endroit ou les faire disparaître à d’autres. Tous les artistes qui comme moi présentent des œuvres au sein de la Fondation avaient une contrainte dans la réalisation de nos œuvres qui consistait à trouver un sujet qui faisait écho à l’Histoire de la ville de Montpellier. De mon côté, j’ai commencé à travailler sur l’Alchimie. Ce n’est pas connu de tous mais Montpellier, au delà de la médecine, était aussi une ville réputée pour l’alchimie au Moyen-âge. Beaucoup de savants grecques, arabes, ou juifs venaient et partageaient leurs savoirs. C’était un lieu réellement important au Moyen-âge à ce sujet. Mon idée était alors de reprendre les quatre éléments : l’eau, la Terre, le feu et l’air. Je les ai traités de manière graphique, afin qu’ils se mélangent au centre et qu’ils puissent révéler une nouvelle matière inconnue… une matière issue de l’alchimie.

C’est une œuvre presque entièrement réalisée à l’encre, j’ai utilisé juste une peinture à base d’alcool par endroit. Ce sont des encres à pigments naturels qui résistent à la lumière et au temps. Je voulais réaliser un dessin dit « classique », les traits sont fins, délicats, c’est presque de la gravure. Je ne voulais pas donner une impression de tumulte, je voulais réaliser un dessin dont je ne me lasserais pas dans dix ans et qui puisse s’inscrire dans ce lieu unique.

 

Propos recueillis par Johanna POCOBENE

 

Fondation d’art contemporain GGL Helenis au sein de l’Hôtel Richer de Belleval

Place de la Canourgue, 34000 Montpellier

Ouverture le 26 juin 2021

 

Share

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *