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Une femme se déplace ou le tourbillon de la vie…

L’épopée rocambolesque d’une femme moderne à qui tout sourit à priori : un beau mariage, des enfants dociles, un travail passionnant, de l’argent, tout autant de marqueurs d’une réussite sociale bien ancrée et définissant ce que communément la société reconnait comme gage d’une vie épanouie ou tout simplement ce qu’on appelle le Bonheur.

Cependant en l’espace de quelques instants, le téléphone n’arrête pas de sonner, apportant avec lui une succession de calamités venant signer le début d’un cataclysme dans cette vie si bien menée en apparence.

Et si, abasourdie par ces nouvelles impromptues, cette femme prenait un brumisateur de table pour un chargeur de téléphone ? Et si elle chargeait sans crier gare son téléphone à ce brumisateur et déclenchait un phénomène surnaturel ?

Elle pourrait alors voyager dans le temps en espérant pouvoir modifier son présent et son avenir…

Le talentueux David Lescot désirait avec cette création mettre la femme au centre de l’histoire, de la vie, ce qu’il fait de façon remarquable.

Pour une fois,  « l’homme est  malmené  et enfin dominé » nous confie l’auteur en souhaitant éclairer un masochisme masculin.

Il nous fait passer de tableaux en tableaux avec une légèreté et un naturel déconcertant.

Ainsi se succèdent des textes remplis de convictions, de gags sur la religion ou sur la laïcité, de choix et de liberté ou d’intégrisme, de sensualité débridée grâce aux jeux de pouvoirs sexuels…tout cela dans l’humour et l’ attention portée aux autres : que d’originalité !

A l’ère de la technologie et de la communication, l’auteur nous invite à réfléchir sur ce qu’il reste de l’Histoire dans le présent. Il nous transporte ainsi dans le temps passé, le présent et le futur avec un regard bienveillant teinté d’humour et de dérision quant à la question des choix de vie et de leurs conséquences !

David Lescot manie parfaitement le métalangage : Tout commence dans un restaurant spécialiste en eau minérale transparente… Au temps du raffinement et de l’hédonisme, l’auteur s’amuse en plantant dès le début une satire du raffiné entremêlé d’eau et de silence.

Le thème traite du tragique et des contrastes de l’existence, avec délectation et drôlerie.

Mais il s’agit bien là d’une comédie dans laquelle on rit, on chante, on danse où le travestissement est gageure des allers et venues rapides pour donner des apparences différentes aux acteurs, autour d’un sujet très actuel : Le monde ne se porte pas si bien !

Et si on avait tout raté, si notre vie n’était qu’une succession de mauvais choix, de mauvaises blagues, de coups du sort, un grand malentendu, un échec insupportable !

Tout comme dans les films « Je t’aime », « Retour vers le futur » ou «  Une journée sans fin », si nous avions le pouvoir de remonter le temps et de tout changer, que ferions-nous ? David Lescot nous pique au vif, qui ne s’est jamais demandé «  et si c’était à refaire » ?

De même face à la mort, moment ultime de vérité et du bilan suprême sur notre vie, qu’aurions-nous à dire ?

C’est sous le joug de cette comédie musicale fraîche, dynamique et pleine de vie qu’on nous donne les réponses, grâce aux talents ô combien émérites de l’envoutante et prometteuse Ludmilla Dabo accompagnée d’une troupe remarquable notamment la marquante et pétillante Pauline Collin.

A cela s’ajoute le dispositif scénique minimaliste et pensé de façon ingénieuse pour être expressément déplacé à la vitesse des voyages successifs dans le temps. C’est ainsi que les mouvements du restaurant modulable viennent définir et ponctuer remarquablement les déplacements temporels.

Dans cette délicieuse comédie musicale, le texte est toujours sublimé par le chant et la danse.

Et ce n’est pas tout, nous ne sommes pas au bout de nos surprises, à la différence des pièces jouées sur Broadway, l’orchestre est sur scène, en transparence où la batteur apparait comme un chef d’orchestre qui renvoie les effets sonores, comme la musique électronique sur la musique acoustique sans être dans la performance héroïque de certains «  guitare héros », une image sensuelle de musiciens, bravo, on en redemande !

La danse et la musique entrainent le spectateur dans le domaine de l’étrange, on ressent, on vibre et on vit la dimension émotionnelle de notre chère et attendrissante Georgia ( Ludmilla).

Cette dernière, après avoir réfléchi et ressenti les possibilités et les conséquences de ce pouvoir de voyager dans le temps fini par mettre à profit cette découverte et l’utiliser pour «  remettre les compteurs à zéro », recoller les morceaux, réussir sa vie comme elle l’entend , donner du sens là où la société l’a figée dans des carcans et les modèles sociétaux qui ne lui correspondent pas, là où l’enfance ne lui a pas donné les armes ni les codes pour être prête et armée dans la vie.

La charismatique Ludmilla nous fait passer des rires aux larmes, le public est transporté dans ce divertissement bien ficelé de la joie aux sentiments les plus sombres, profonds et nuancés mais sans jamais tomber dans le tragique !

En effet comme le souligne l’auteur une comédie musicale est réussie quand on oublie ce qu’il y a eu avant et qu’ on ne se soucie pas de ce qu’il y a après ; on aime car on prend plaisir à entendre les voix, ressentir les personnes. L’auteur peut nous confier le sentiment d’avoir été désordonné dans la conception de la pièce, nous, on ne perçoit que la cohérence remarquable, tout est parfaitement calibré !

Et puis, au détour d’une chanson, dans le couloir du noir, on ne déplore pas, tout à coup ça s’ouvre, et ça va mieux, on ne se rend pas compte et puis on ne va plus si mal…Les hasards de la vie, des rebonds, des rencontres, le sentiment d’existence.

Georgia évolue au fur et à mesure de ses voyages et c’est à sa mort qu’elle prend enfin conscience de ses émotions, de ses désirs et de ses envies ainsi que son Etre véritable.

La fin marque puissamment une pluie de fluidité dans laquelle le public est témoin de l’accouchement de la vie d’une femme ordinaire, dans laquelle tout un chacun peut se reconnaitre dans l’apogée de la connaissance de soi, tant recherchée de tous, sans plus se soucier des conventions, de l’image, des attentes, comme un souffle de vie dans lequel les fantasmes prennent vie.

Bravo David Lescot et à toute la compagnie pour ce spectacle détonnant très éclectique et de grande qualité digne du printemps des comédiens !

Guylaine Ivanes

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