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SYLVAIN HUC – « le temps est pour moi très politique »

 

@ LORAN-CHOURRAU

 

Sylvain Huc est un chorégraphe actuellement invité en résidence à l’Agora par le festival Montpellier Danse. Malgré un contexte difficile, le chorégraphe travaille avec ses danseurs sur sa nouvelle création, Nuit, qui sera présentée au Festival Montpellier Danse 2021. Rencontre au sein de la Cité internationale de la Danse afin d’évoquer son projet autour de cette temporalité dont nous sommes pour l’instant tous dépossédés, la nuit.

Vous travaillez actuellement sur un nouveau projet, Nuit, quelle est l’histoire de celui-ci ?

Le projet s’appelle « Nuit » mais il ne s’agit pas de reconstituer celle-ci mais plutôt de s’appuyer sur la temporalité propre à cette partie du jour. La nuit est une période où le temps s’étend d’une façon complètement différente. Elle dispose d’un flot de perceptions et de sensations qui lui sont propre. Alors même que celle-ci petit à petit tend aussi à devenir un flot de de communication, de consommation et d’activités, de productivité, j’avais envie d’explorer ce qui est encore préservé, à savoir un certain rapport au temps. Dans le même temps, nous travaillons aussi sur l’idée de « désœuvrement ». Le désœuvrement pour moi c’est ce qui justement est improductif, ce qui est soustrait à une économie efficace, qui se soustrait à des usages économiques fonctionnels, communicationnels du corps. Cela ne veut pas dire qu’on laisse la place à l’oisiveté ou à une certaine passivité, mais au contraire à quelque chose de très actif mais soustrait à une économie du corps qui serait à nouveau assujettis à des enjeux économiques et de productivité. La nuit c’est la fête, c’est tout ce rapport au clubbing, mais aussi un rapport au repos, à la pure dépense. Une pure dépense car lorsqu’on va faire la fête, que l’on va danser, on choisit sa fatigue, on choisit de se fatiguer pour ça. La nuit pour moi c’est cet espace-là, aussi. Plutôt qu’une illustration de la nuit, ce projet est plutôt ce rapport à la nuit qui m’intéresse. Cela reste relativement abstrait. Dans ce projet on ne raconte pas une histoire, les danseurs n’incarnent pas des personnages, la narration est une narration plastique, de sensations, de perceptions. Ce n’est pas un projet ni conceptuel, ni extrêmement intellectuel mais au contraire très sensitif.

Alors même que tout ce qui nous est interdit suite à la pandémie tourne autour de la nuit…

Exactement. On voit bien qu’aujourd’hui la nuit nous est désormais inaccessible, interdite…Cela devient un enjeu majeur. En revanche, si je dis ça ce n’est pas pour expliquer que mon projet est politique car je ne milite pas dans mes projets. Pour moi il y a d’autres endroits concernant la politique ou alors tout est politique. D’autre part, ce projet a été initié en janvier 2020, avant la pandémie actuelle.

Qu’est ce vous intéresse dans cette pratique sociale de la nuit ?

La nuit est un espace assez égalitaire. Il s’agit d’un espace où certaines hiérarchies sociales s’estompent, pas toujours, mais cette possibilité-là est offerte. C’est aussi un moment où on ne craint plus d’être vu, on ne craint pas d’être reconnu. C’est un temps qui laisse la possibilité d’être « activement improductif » ce qui pour moi est moins le cas le jour. Être activement improductif est un luxe qu’il faut préserver à mon sens.A mon sens, cela rejoint ce que représente la danse et le spectacle vivant : c’est totalement improductif cela ne produit rien, ne laisse pas de traces, c’est quelque part inutile mais pourtant indispensable.

Dans quel état d’esprit êtes-vous face à ce qu’il se passe, alors même que vous préparez cette représentation pendant le festival Montpellier Danse en 2021 

Nous sommes en train de préparer le spectacle oui. C’est notre manière de tenir le coup. Nous sommes comme tout le monde, face aux mêmes incertitudes, face à ce même régime d’exception. Un régime d’exception qui devient la règle, ce qui est pour moi très inquiétant. Tout ce qui était exceptionnel tend à se normaliser. Nous continuons à travailler, nous répétons, nous écrivons, nous construisons. Il nous est impossible de jouer, nous ne pouvons pas retrouver le public et c’est tout ce que l’on peut faire alors faisons le. Personnellement je n’ai pas eu de révélations avec ce COVID. Je suis assez méfiant avec cette idée de résilience et d’adaptation, il y a quelque chose d’un peu trop harmoniste, dans l’idée de « marche ou crève » donc je m’en méfie un peu. Je n’ai pas de grand discours à produire là-dessus. Je ne suis ni sociologue ni philosophe ni prophète, je suis chorégraphe donc ce que je peux faire c’est travailler avec le corps et écrire. L’écriture du corps, du son, de la lumière. Comme je le disais plus tôt, ce qui est politique pour moi c’est de travailler sur la forme. Faire un spectacle pour dénoncer la situation des migrants en méditerranée cela me semblerait obscène et déplacer. Si on veut s’engager politiquement il faut se confronter à d’autres réalités. Il faut arrêter le délire et l’hypocrisie de penser que parce qu’on est des danseurs, qu’on se touche et qu’on s’embrasse on serait subversif dans ce cadre de la crise pandémique. C’est ce que j’entends beaucoup et je ne suis pas d’accord. Il faut arrêter, pour moi les luttes sociales ce ne sont pas cela. Donc en ce sens je ne me sens pas politique mais ce qui peut l’être en revanche c’est partager d’autres régimes d’expériences avec le public. Cela m’intéresse. Quel rapport perceptif je crée avec lui, comment jouer avec son regard, comment le préparer à une chose et finalement déjouer cela, lui faire oublier le temps. Les gens qui vont au spectacle ont l’habitude d’une certaine temporalité de celui-ci, ils savent à peu près quand cela va se terminer. Ma question c’est comment à l’échelle d’une heure, je peux les plonger dans un autre temps. Pour le coup, le temps est pour moi est très politique, un ordre du temps vient gérer le monde donc je joue beaucoup avec cela.

Propos recueillis par Johanna POCOBENE

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