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Soufyan Heutte sur scène – Les Points sur les I

On connaissait l’éducateur spécialisé, qui travaille à Montpellier, auteur d’un 1er roman remarqué (Les poings sur les I). Le livre est sorti chez l’éditeur parisien l’Harmattan en 2017. On veut découvrir l’acteur ! Dans la pièce du même nom, mise en scène par Virgile Simon et Antoine Wellens, Soufyan Heutte incarne Kamel, un jeune gars de La Paillade. Le spectacle devait être programmé au Théâtre de la Plume en mars. Annulé ! N’empêche, l’œuvre revue et réinventée est prête à reprendre la route des planches, quand les salles seront à nouveau autorisées à recevoir du public.

Comment allez-vous Soufyan ?

Personnellement, je ne saurais me plaindre. Je suis éducateur au ministère de la Justice et ce n’est pas le travail qui manque actuellement. Concernant la pièce, pour le moment, on est dans le flou. Plusieurs reports sont à l’étude, nous avons un projet de territoire sur Avignon en partenariat avec la Scierie, qui est reporté d’une saison.

Depuis la sortie de votre 1er roman, il s’est passé beaucoup de choses. Notamment, l’adaptation et la mise en scène de votre texte.

Frantz Delplanque, le directeur du théâtre Jean Vilar ainsi que Nourdine Bara, un ami auteur, m’ont proposé une rencontre autour de mon texte. Le courant est tout de suite passé avec Antoine Wellens et Virgile Simon. J’ai apprécié l’angle assez sociologique. On s’est dit qu’on avait matière à créer quelque chose à partir de mes textes. J’avais une condition, que mon personnage, Kamel, ne soit pas stéréotypé en petite racaille. Ils avaient une seule condition, que je monte sur scène. Il y a eu énormément de travail, ça a été douloureux, un peu comme un accouchement. Je ne me considère pas comme acteur ni comme comédien. Tout juste un type sur scène. Si j’écoute les retours du public, c’est cette fragilité dans le jeu qui fait que je donne chair à mon personnage. Ça sonne plus vrai du côté du ressenti.

La distanciation sociale vous oblige à revoir le dispositif scénique ?

Il est probable que nous bougions quelques lignes artistiques. Je pourrais jouer seul au milieu d’un décor vide. La mise en scène est assez modulable. Les contraintes vont nous forcer à nous réinventer. Ce n’est pas forcément préjudiciable.

Auteur, acteur, qu’est-ce qui vous donne le plus de plaisir ?

J’aime écrire. J’en ai besoin. Je continue d’écrire quasiment quotidiennement. Si je devais choisir, j’aimerai ne faire que ça. Ce que j’écris parle à certains. Je pense avoir des choses à dire. Mais je me suis interdit d’écrire sur la Covid. Trop le font. Alors j’ai terminé le manuscrit d’un polar et j’en écris la suite en attendant les réponses des éditeurs. J’ai un autre manuscrit bien entamé se déroulant à Montpellier, dans un foyer de jeunes délinquants, qui sera plus du registre de la fantaisie.

Avez-vous gardé des attaches avec La Paillade, votre quartier d’enfance ?

Je l’ai quitté il y a peu mais j’en suis proche, géographiquement et sentimentalement. J’y vais plusieurs fois par semaine. Je le vois changer. Les couvertures médiatiques qui ne parlent que de trafic de drogues, règlements de compte, violence, c’est une réalité, mais moi, j’y vois surtout un abandon politique à l’œuvre depuis des décennies. A La Paillade, les gens savent qu’on ne s’occupe pas d’eux. A l’heure où des élus sont reconnus responsables devant les tribunaux, j’espère qu’on se penchera sur leurs responsabilités dans la mauvaise gestion des quartiers dits populaires. On pointe toujours la faute des habitants, alors qu’ils donnent de leur temps dans les assos. Citoyens à part entière, Ils sont force de propositions. Mais dans certains endroits du quartier, on dirait un décor de The Walking Dead. Totalement délabrés ! Il est là le vrai séparatisme, le vrai déni de démocratie. Le manque de mixité sociale, c’est l’un des maux au quartier. On grandit entre nous, entre pauvres, entre Rebeux, entre Musulmans. Moi, pour connaître la mixité sociale, j’ai dû mettre mes enfants dans le privé catholique. Un comble ! Médiapart a sorti un article là-dessus d’ailleurs en se basant, entre autres, sur ce qui se passe à Montpellier. Depuis mon déménagement aux 4 Seigneurs, mes enfants sont revenus dans le public. Là, il y a une réelle mixité sociale et d’origine. L’horizon des possibles n’est pas barré.

Vous vous attachez à déconstruire les clichés ?

La banlieue est rarement vue dans son sens sociologique mais plus par la fenêtre des faits-divers. Quand on parle de banlieue, on va parler de communautarisme, séparatisme, terrorisme, d’islamisme. Parler de zone de non-droit, comme l’a fait un élu suite à une fusillade, est un contre-sens. S’il y a bien non-droit, ce sont les droits des habitants qui sont bafoués. Les premières victimes de la délinquance, ce sont les habitants des quartiers. En fait, j’essaie juste d’humaniser des personnes qui sont invisibilisées derrière un amas de stéréotypes. Ces derniers temps, on parle énormément des violences urbaines. Pour autant, il faut arrêter de penser que tout empire. Les rixes des Blousons Noirs étaient aussi bien réelles. J’ai connu Montpellier où, le soir, on ne pouvait se balader en centre-ville. La violence est un fil rouge dans l’Histoire de nos sociétés et je trouve qu’au contraire elle diminue. Sauf qu’elle est plus visible. Tout le monde peut filmer une agression et la mettre sur les réseaux, elle sera relayée des milliers de fois. Et notre sentiment d’insécurité grandira. Avec cette hyper-émotivité, on en oublie de s’occuper du chômage de masse dans nos quartiers. Il y a une ségrégation qui nous suit dans la discrimination à l’emploi, au logement, aux contrôles au faciès.

Par mon écriture, je veux rappeler la réalité de la banlieue, sa complexité, sa richesse, sa résilience. Je veux dire que la situation actuelle des quartiers est notre échec à tous. Et qu’on en paiera tous le prix. C’est comme avec le réchauffement climatique. On parle des symptômes sans s’attaquer aux causes du problème.

Propos recueillis par Patricia Bussy

https://www.theatredelaplume.fr/portfolio/escale-5/

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