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Printemps des Comédiens 2021 – Les Imprudents enfin sur scène !

 

Isabelle Lafon, auteure et metteure en scène, au sein de la Compagnie francilienne Les Merveilles, nous parle de sa dernière pièce Les Imprudents. Une création où l’on perçoit beaucoup de profondeur humaine faite avec peu d’éléments. Cette œuvre inédite montée à Montpellier au Printemps des Comédiens 2020 est basée sur des textes de Marguerite Duras, retranscrits à partir d’archives qui datent des années 60. Déprogrammée en mai 2021, comme l’ensemble du festival, le spectacle est repris en juin.

Pourquoi avoir choisi des textes de Margueritte Duras à priori non destinés au théâtre plutôt que de travailler sur une adaptation d’une de ses œuvres écrites pour la scène ?

Cela est parti d’une « commande », même si ce n’est pas le terme exact, d’Eric Bart pour le festival. En explorant des archives sonores et audiovisuelles de Marguerite Duras, je me suis aperçue que pendant les années 60, elle avait été « questionneuse » de personnes très différentes. Travailler à partir d’archives permet aussi de s’en éloigner, de les imaginer sous des angles différents, cela m’apparaissait comme une manière plus libre que de travailler. De même que Marguerite Duras, en questionnant permet qu’autre chose surgisse de son écriture. J’avais envie de débusquer une autre Duras, moins connue. Pas celle qui écrit mais celle qui questionne même si les deux se rejoignent !

On découvre alors une écrivaine journaliste sociale, qui interviewe de vraies personnes, comme une directrice de prison, une stripteaseuse, un ouvrier de la mine, une serveuse, un dompteur de fauve, des enfants… Finalement, c’est un théâtre du quotidien ou du réel, à partir d’un matériau documentaire qui a peu vieilli.

Effectivement, nous utilisons les interviews que Marguerite Duras a faites avec de « vraies personnes », sauf que dès que l’on est sur un plateau quelque chose de l’archive se transforme, j’allais dire se libère du réel de l’archive. L’idée, c’était aussi de se servir de ces archives pour improviser d’autres situations. Par exemple, à partir de cette rencontre que fait l’auteure dans une bibliothèque du Pas-de-Calais avec des mineurs. On a pu imaginer l’après de cette rencontre, un temps qui n’existe pas dans l’archive. A ce moment-là, on quitte ce que vous nommez à juste titre un théâtre du réel. Avec Marguerite Duras, on ne peut pas être dans « une chose » définie car elle même se voulait être partout ; elle se méfiait de ce qu’elle appelait « la crécelle théorique » !

Cette nouvelle création a dû être impactée par la crise sanitaire, par le confinement des comédiens ?

Oui énormément. Nous devions créer Les Imprudents en mai 2020 au Printemps des Comédiens puis reprendre le spectacle au Théâtre national de La Colline… cela n’a pas eu lieu évidemment. Nous avons pu répéter par petits bouts avec des interruptions, des retrouvailles, etc.

Fin juin 2021, vous participez aussi au 1er Campus du Printemps des Comédiens 2021. Avec Johann Khortals Altes, vous y animerez une formation professionnelle d’une semaine, sur le thème : « Se parler de près, de loin, à partir d’un choix hétéroclite de textes, des correspondances d’écrivains du XVIIIe siècle, des « écrits bruts », des scenarios, etc. » Qu’attendez-vous de ces rencontres ?

Je n’arrive pas à me dire que parler au Théâtre c’est « normal » ! Et en même temps je me dis souvent que le théâtre, ce n’est que cela finalement. L’acteur « prend » la parole (au sens propre) et le théâtre surgit. Ce saut-là m’intéresse. J’ai eu envie de travailler sur ce moment-là, en partant de formes littéraires diverses. Une correspondance de Voltaire et Madame du Deffand, des écrits  bruts de personnes dites folles, un scénario de film, une pièce de Jean-Luc Lagarce. Travailler inlassablement avec l’acteur… Je ne sais si je suis claire… Pauvres stagiaires ! Comme Marguerite Duras, «  la questionneuse », nous attendons de ces rencontres qu’autre chose survienne et nous surprenne.

Le mouvement des intermittents, étudiants et précaires, qui réclament toujours l’abrogation de la réforme de l’assurance-chômage, a-t-il un écho particulier dans votre Compagnie ?

Je ne peux parler qu’en mon nom car il serait malvenu de parler à la place de l’équipe des « Imprudents. » J’ai été atterrée par l’annonce de cette réforme, comme j’avais déjà été atterrée par la suppression des emplois aidés, une réforme passée presque inaperçue, qui a eu un impact direct sur tout le réseau associatif, les centres sociaux, etc. Participant volontairement à des réseaux ou à des réunions organisées par des gens qui travaillent dans le « social » (en dehors du théâtre), j’ai tenu à maintenir pour l’équipe, coûte que coûte, un fil de répétitions, un temps de réflexions sur ce qui se passe, sur les actions possibles. Je n’ai pas eu l’opportunité d’aller régulièrement écouter, ni celle de participer directement au mouvement des intermittents. Tout en mesurant l’importance énorme de la CIP IDF.

Comment avez-vous accueilli les annonces des décisions gouvernementales, définissant l’avenir à court, moyen et long terme des professionnels du spectacle vivant ? 

Nous sommes tous dans des situations particulières, à la fois d’économie, de salaires, de programmation, de diffusion. J’appartiens au théâtre subventionné, mes spectacles se construisent dans une économie modeste. Au-delà des annonces du Gouvernement et de son attitude vis-à-vis de la Culture, j’espère que nous, les professionnels du spectacle vivant, saurons construire une solidarité avec le désir d’inventer d’autres formes théâtrales, mais aussi d’autres formes de travail, de programmations, de répétitions, de débats ou d’ateliers.

Propos recueillis par Patricia Bussy

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