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MOZAIK – La danse magnifiée par la différence

Association dynamique, qui allie les ateliers, les créations, les formations, les festivals…Mozaik nous fait découvrir la danse inclusive et nous ouvre un monde, celui de l’autre, celui qui nous transmet une manière différente de ressentir et de s’exprimer.

Bonjour Patricia Loubière, est-ce que vous pouvez vous présenter et présenter Mozaik ?

Bonjour, je suis Directrice artistique et pédagogique de l’association Mozaik qui est basée à Montpellier, je suis également professeur de danse diplômée d’état, chorégraphe et formatrice corps, mouvement et handicap.

L’association Mozaik a été créée en 1999, au départ elle était tournée vers les cultures urbaines et notamment la danse hip-hop, car à l’époque j’étais danseuse interprète danse hip-hop et danse contemporaine au sein de compagnies sur Montpellier, Paris, Aubagne, Valence…ces ateliers, stages, spectacles étaient autour de la danse hip-hop et des valeurs de celle-ci : dépassement de soi, défi artistique, respect, tolérance…avec déjà à l’époque une volonté de s’ouvrir sur d’autres langages.

En 2004 nous avons eu un partenariat avec le CESDA (centre d’éducation spécialisée pour les déficients auditifs) de Montpellier, c’est un projet qui a duré deux ans, la mise en place d’ateliers de danse hip-hop pour des enfants déficients auditifs, on accompagnait deux ateliers par semaine avec un groupe d’ados et de pré-ados, avec des danseurs professionnels. Ces derniers se sont retrouvés à ce moment-là en situation de handicap puisqu’ils ne parlaient pas du tout la langue des signes. Comment fait-on pour communiquer quand on n’a pas le langage verbal et qu’on doit se faire comprendre uniquement à travers le non verbal ?

Moi je signais déjà car dans mon parcours personnel, mes parents étaient famille d’accueil d’un enfant sourd : dès l’âge de quatre ans, j’ai été sensibilisée à la langue des signes, à la culture sourde et à la différence en général puisque mes parents ont accueilli Franck qui était guyanais qui avait cinq ans qui était sourd profond.

Le contexte de mon enfance m’a appris l’accueil de cet autre, de ce frère qui était complètement différent. Ma maman était quelqu’un de très humain, très sensible, elle a parrainé pendant longtemps l’association Les enfants de Philippines. J’ai toujours trouvé la différence très riche, j’ai toujours dit que je n’aurai pas aimé avoir une sœur jumelle ! Mozaik pour moi ce n’est pas danse et handicap, c’est danse et différence.

C’est important de ne pas cloisonner, car la mixité des publics est essentielle !

Alors, à ce propos, comment fonctionne Mozaik ?

Nous sommes organisés autour de trois axes :

  1. 1. La transmission : rendre la danse accessible à tous, dont les personnes en situation de handicap, et le plus possible en danse inclusive c’est-à-dire en mixité avec des danseurs non handicapés. On est convaincus de la richesse de ces ateliers en mixité avec des danseurs avec handicap et sans handicap.

Ce n’est pas toujours possible, par exemple lorsqu’on intervient sur des structures médico-sociales où nous faisons des ateliers de danse adaptée au handicap.

Au-delà des ateliers, la transmission passe aussi par la formation.

Mozaik propose depuis 2020  plusieurs formations à destination des professionnels de la danse ou du médico-social. Nous avons fait une première formation «  Initiation à la danse inclusive » qui a réuni 10 stagiaires qui venaient d’un peu partout en France, danseurs professionnels, danseurs amateurs, référents culturels handicap…des profils assez différents.

Ensuite nous avons des formations enseignement de la danse adaptée et de la danse inclusive qui durent entre cinq et dix jours, selon le type de handicap. Ces formations sont réservées aux professionnels de la danse qui enseignent déjà la danse, mais qui ne connaissent pas le handicap et aussi aux personnels d’établissements médico-sociaux qui connaissent bien le handicap mais connaissent moins la danse.

  1. 2. La création : Mozaik est également une compagnie de danse professionnelle qui regroupe aujourd’hui des danseurs avec handicap, sans handicap, professionnels ou en voie de professionnalisation. Notre première création c’était en 2006, Signe, danse hip-hop et langue des signes, Traces en 2008 danse hip-hop, contemporain et calligraphie, Fil rouge en 2015 qu’on a présenté à Pierrevives qui intégrait des danseurs avec handicap moteur, auditif et non handicapés, Unlimited en 2019. Cette année nous travaillons sur une nouvelle création L’Autre Emoi qui regroupe deux danseurs : Nathan Cohen, qui est un danseur en situation de handicap moteur, Mathieu Pantel, un slameur poète, Mahdi Serie, qui est IMC (infirme moteur cérébral) et qui a notamment travaillé avec  Grand Corps Malade. Nous présenterons une étape de création de ce spectacle le 2 juillet à Lunel.

C’est important pour Mozaik de valoriser et de soutenir la professionnalisation d’artistes en situation de handicap. Mozaik c’est une rencontre entre différents langages : corporels, langue des signes, slam, calligraphie… une transversalité, l’envie de réunir des personnalités, des sensibilités, des façons d’être au monde différentes. C’est ce qui m’anime au départ de chaque projet.

  1. 3. La valorisation : comment toutes ces actions sont valorisées ? Notamment à travers le festival NO(s) LIMIT(es), dont on a fait la première édition en juin 2019 au théâtre Jacques Cœur, la 2ème édition devait avoir lieu cette année mais est reportée à juin 2022, sur différents lieux culturels de la Métropole avec lesquels nous sommes en train de développer le projet. No(s) Limit(es) proposera des plateaux danse croisant des danseurs professionnels et des amateurs, présentant le fruit des ateliers et actions de transmission menées à l’année sur le territoire,  des rencontres, conférences et expositions : le tout pour produire des moments de découverte et valoriser la différence.

Faites-vous intervenir d’autres artistes lors de vos créations ?

Chaque projet est singulier, mais oui par exemple avec Mahdi Serie, le slameur qui travaille sur notre dernière création, mais aussi des compositeurs parfois pour la musique, les régisseurs lumière pour travailler sur la lumière, des interprètes langue des signes, un vidéaste et un photographe travaillent avec nous régulièrement.

Quel est pour vous le rôle de l’artiste ? On parle des non essentiels en ce moment….

Susciter des émotions, amener le spectateur à interroger sa vision du monde.

Je ne peux pas vivre sans art, il nourrit ma vie. C’est mon moyen de communiquer, de réunir des personnes.

Si vous pouviez changer les choses, faire des propositions pour les artistes, les danseurs, la culture, vous feriez quoi ?

La France est très en retard sur l’accessibilité. J’ai eu l’occasion de travailler en Belgique et en Angleterre autour de la danse Inclusive (mixité danseurs avec ou sans handicap) et j’ai pu constater le retard en France. Le problème c’est que les prises de décisions sont faites parfois par des personnes qui ont une représentation erronée du handicap et déconnectée de la réalité. Il n’y a pas suffisamment de commissions où sont représentées les personnes handicapées, et du coup on voit encore des théâtres qui ouvrent leurs portes et qui ne sont pas pensés pour accueillir des personnes handicapées dans de bonnes conditions.

Au niveau culturel il y a un gros travail à faire. Par exemple en Angleterre, le terme danse inclusive n’existe pas. C’est tout simplement de la danse ouverte à tous. L’accessibilité demande des moyens, par exemple l’audio description coûte très cher. Les représentations liées au handicap sont le plus gros frein à l’accessibilité, de la part de certaines structures, de certains politiques, de certains festivals, du public… L’autre gros problème c’est qu’il n’y a rien en France pour les danseurs en situation de handicap qui aimeraient se professionnaliser, le statut d’intermittent n’est pas adapté pour un danseur en situation de handicap (car il faut tenir compte d’une fatigabilité plus importante, des préventions des blessures, de la fragilité des corps, ..) Les programmateurs, les acteurs culturels et institutionnels doivent proposer au grand public des spectacles différents, des artistes différents. Maguy Marin a dit une phrase que j’aime beaucoup : « ne présenter sur scène que des corps beaux, jeunes, virtuoses, athlétiques, est une violence inouïe » et je trouve cela très vrai. L’artistique doit représenter la société.

Comment avez-vous vécu cette période de crise sanitaire ?

En 2020 ça a été très compliqué, les cours étaient en visio, j’ai tenu à les maintenir mais cela n’a pas été facile car j’ai une élève en fauteuil  et également non voyante. Pédagogiquement il a fallu inventer d’autres outils. Cela a été très riche, le maître mot dans mon métier c’est l’adaptation. Encore plus quand on travaille sur le handicap car on va s’adapter à un groupe mais aussi à chaque singularité, le premier confinement m‘a permis d’aller chercher d’autres outils pédagogiques, car le plus important pour moi c’était de maintenir le lien car parfois ce moment-là pour certaines personnes c’est le seul moment où elles rencontrent d’autres personnes dans la semaine donc je savais que c’était essentiel et même pour les danseurs valides, tout le monde s’est retrouvé coincé chez soi et du coup on a trouvé des solutions, la notion de contrainte nous amène à trouver d’autres chemins sur lesquels on serait jamais allé s’il n’y avait pas eu cette contrainte.

Ça a été une expérience nouvelle, une solidarité, les liens se sont renforcés.

Pour le deuxième confinement on a eu la chance que les activités pour les personnes en situation de handicap puissent continuer. Un protocole sanitaire très strict a été mis en place, lavage des mains, des fauteuils….La seule frustration a été qu’on ne puisse pas rencontrer le public, qu’il n’y ait pas de représentation, pas de festival… On a essayé de pallier ce manque, notamment en travaillant avec un vidéaste, des vidéos sont venues nourrir ces ateliers, on a eu un travail avec une journaliste qui a fait un reportage audio, on a une élève en fauteuil non voyante, la journaliste a proposé de traduire l’ambiance d’un cours de danse inclusive en audio, j’ai trouvé cela très intéressant.

Quelle est votre actualité, vos projets ?

Le retour à la scène avec la présentation de la nouvelle pièce Le programme 2021 2022 est en cours d’élaboration Le 2 juillet la mairie de Lunel et le CCAS organisent un week-end de sensibilisation au handicap, un groupe amateur de Mozaïk Danse sera présent et l’étape de création du spectacle L’Autre Emoi sera présentée au public, ce sera suivi d’un temps bord plateau, le public pourra interagir, poser des questions à toute l’équipe artistique. Ce sera suivi d’un concert d’un groupe de musique accompagné d’Adamo Sayad, un danseur avec qui on travaille régulièrement, qui est un danseur sourd de naissance qui fait du chantsigne. Depuis mars on développe un projet à destination des enfants en situation de handicap, jusqu’à maintenant nos ateliers étaient pour les adultes ou grands ados. On a réalisé deux stages parents enfants. On veut développer un atelier à l’année en mixité. Les danseurs valides nous accompagnent, c’est soit parent enfant soit parent accompagnant.

Montpellier c’est important pour vous ?

J’y suis bien. Ça fait 21 ans que j’y suis ! On a fait un clip à la Mairie de Montpellier pour les journées du patrimoine. La volonté des acteurs institutionnels de soutenir le handicap, l’inclusion à travers la pratique artistique et le vivre ensemble est bien présente actuellement. Il est primordial pour nous de développer nos actions sur le territoire, en partenariat avec à la fois les  institutions, les structures culturelles, les associations en lien avec le handicap, les établissements médico-sociaux, les établissements scolaires… ce n’est qu’à travers ce maillage que nous progresserons ensemble sur la question de l’accessibilité.

Propos recueillis par Lalionne

Contacts :

Mail : mozaikdanses@gmail.com

Tél : 06 11 59 38 86

Site internet : www.mozaikdanses.fr

Facebook / Instagram : mozaik danses

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