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L’agent double le plus connu du XXe siècle vu par Pierre Boisserie

L’Anglais Kim Philby a été la star des espions du XXe siècle. Démasqué par la CIA américaine, il part à Moscou en 1963 où on va en faire une idole. Pas de quoi être fier pour le MI6 britannique. Pierre Boisserie a décortiqué dans son album (Les Arènes) avec Christophe Gaultier au dessin, les débuts et les motivations d’un homme qui ne dévia jamais de son choix par conviction. Mais Boisserie va aussi adapter la mythique Trilogie Berlinoise de Philip Kerr dont le héros est bien sûr Bernie Gunther.

Pierre Boisserie (scÈnario) , auteur de Les annÈes rouge et noir, aux Editions Les ArËnes BD. 2016. Pierre Hybre / MYOP

Pierre Boisserie, pourquoi avoir choisi Philby, l’agent double le plus connu du XXe siècle ?

Philby est un personnage qui m’intéressait depuis très longtemps. Je voulais traiter le rapport que l’on peut avoir avec la vérité. Ce garçon depuis son enfance s’enterre dans le mensonge. Au point qu’il finit par ne plus savoir qui il est, où il en est. Le plus surprenant c’est que autour de lui personne ne s’en rend compte ou cherche à savoir parce qu’il de la bonne caste sociale anglaise.

Finalement son rang social lui permet de passer entre les mailles du filet.

Quand on lit ses mémoires écrites sur un ton très distant, à l’anglaise, lui-même n’en revient pas d’avoir pu berner tout le monde. Et se berner lui-même. Il a fallu que les Américains mettent leur nez là-dedans pour enfin le coincer.

Sinon il aurait continué ? On lui accorde des succès et non des moindres, comme avoir provoqué le pont aérien sur Berlin en 48, l’entrée en guerre de la Chine en Corée, tout ça sur ses renseignements. Et en Angleterre où ils sont paranos pour le renseignement ?

Oui mais par rapport à l’extérieur, pas pour eux-mêmes. La caste dominante ne peut pas imaginer qu’elle ait une brebis galeuse parmi elle.

Vous traitez surtout de son enfance, de son éducation, de la raison de son prénom. C’est la montée en puissance que vous décrivez.

Oui, car c’était cela qui m’intéressait et pas ses actions une fois qu’il a été introduit au sein du MI6. J’ai un peu fantasmé l’ensemble mais sans vrai romanesque car tout est vrai.

Pour vous Philby est le maitre espion du XXe siècle ?

Complément car sa réussite n’est pas liée qu’à lui. Il a bénéficié du contexte, de l’aveuglement de son entourage. Il a été, je pense, étonné de faire des choses pareilles sans éveiller les soupçons. Vers la fin avant sa fuite à Moscou en 1963 les choses se sont compliquées et il a jonglé en Palestine, avec les Égyptiens. Il s’est presque retrouvé à la tête du MI6, le patron du renseignement anglais. Il en était le premier stupéfait.

Pendant la Guerre d’Espagne, il est journaliste côté franquiste, décoré par Franco. En 40 il couvre la défaite. C’est aussi un type de terrain qui cache son jeu, s’infiltre.

Oui, il n’avait pas forcément du charisme mais il était charmant, sympathique, séducteur aussi, il était irrésistible donc tout le monde s’ouvrait à lui.

Philby était vraiment un communiste convaincu ?

Oui. Il y a des théories compliquées qui le disent agent triple. Robert Little a écrit un bouquin sur ce thème. Je n’y crois pas. Pour moi il était communiste à fond et est resté fidèle. Tout en ayant conscience des dérives du communisme mais qui était seul capable à ses yeux d’abattre nazisme et fascisme.

Comment votre dessinateur Christophe Gaultier est arrivé dans ce Philby ?

Il avait déjà fait des albums aux Arènes. Laurent Muller m’a proposé de travailler avec lui. Il y a eu un gros travail d’ambiance et j’ai retravaillé des passages pour être plus en accord avec son style. Avec moi les dessinateurs réagissent beaucoup sur le scénario. J’écris sur les dispositions psychologiques de mes personnages, pas vraiment avec des indications de découpages sauf si j’ai besoin d’une effet narratif précis. Le dessinateur peut me proposer autre chose que ce que j’ai écrit. On en parle et on valide. Cet album, Philby, devait sortir juste avant le premier confinement et donc fait finalement une seconde sortie maintenant.

On ne parlera pas, suspense oblige de l’homme à qui, à Moscou, Philby se confie. Philby est allé au bout de son destin et n’aurait jamais pu être récupéré.

Sinon quoi d’autre sur le feu ?

Je participe à l’Histoire de la Franc-maçonnerie de Convard. Le tome 4 sort en mars et je finis les 7 et 9. J’adapte aussi chez Delcourt Henri IV de Shakespeare avec un dessinateur qui vient de chez Disney dont ça sera le premier album. Et puis aux Arènes je vais adapter la Trilogie Berlinoise de Philip Kerr. Bernie Gunter va faire ses débuts en BD.

Très bonne nouvelle et avec qui au dessin ?

François Warzala qui y a fait l’Histoire de la Ve République. Cela faisait un moment qu’on en parlait avec Laurent Muller et Kerr meurt au moment où on a demandé les droits. On s’est dit que c’était fini. Pas du tout. Les ayants-droits ont accepté presque sans négociations. J’ai fini le tome 1. Il en est à une centaine de pages. Chaque roman sera une histoire complète de 130 pages. On fait la trilogie puis on verra mais c’est un énorme travail.

On le comprend quand on connait l’écriture très riche de Kerr.

Mais c’est passionnant. Le premier devrait sortir à priori sur le deuxième trimestre 2021. Mais sans certitude. Je découpe le tome 2.

Comment se lance-t-on dans l’adaptation d’un auteur référence qui a inventé un genre, le polar historique en Allemagne nazie même s’il y en eu d’autres depuis ?

J’adore son style, ses dialogues extraordinaires. Depuis que je me suis mis à la Trilogie, j’ai arrêté de lire les derniers Kerr pour ne pas être influencé, tout mélangé. On fait un grand séquencier de chaque roman, et on réorganise, on voit ce qu’on peut enlever. Pas grand-chose. Il y a parfois des scènes où il se fait plaisir dont on a nettoyé un peu. Ce qui est difficile en BD c’est qu’il a des scènes que de dialogues. Nous on doit arriver à animer la scène. Quand j’annonce que je prépare la Trilogie berlinoise on me dit « génial ». Je n’avais pas vraiment conscience de la popularité de Kerr.

Propos recueillis par Jean-Laurent TRUC.

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