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En mode dé-réorganisation – Cie L’immédiat

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Avec sa dernière création, la compagnie francilienne poursuit sa démarche singulière. Coproduction Domaine d’O, le spectacle «  (MA, AIDA, …) » dissèque, en 36 courtes séquences, les petites et grosses catastrophes, qui se joue dans un couple amoureux. Deux dates programmées en février à Montpellier restent en suspens. Le stop & go de ces temps incertains hypothèque notre désir culturel. C’est avec un humour noir teinté de désespoir que Camille Boitel avec Sève Bernard a accepté de répondre à nos questions.

Dans quel état d’esprit êtes-vous actuellement ?

On survit à chaque création grâce au surgissement du public qui, en révélant la force de l’œuvre, nous fait immédiatement oublier ce qu’on n’aurait jamais voulu vivre. Et là, nous avons l’organisation, la désorganisation, la réorganisation, la dé-réorganisation et nous commençons à en arriver à la ré-dé-réorganisation… Comme nous aimons le comique de répétition, nous continuons de jouer à être surpris à chaque annulation. On a l’impression qu’à force de monter en ébullition et d’être refroidi, parfois congelé et décongelé, puis réchauffé en vitesse… nous sommes en bouillie ! Nous devenons fous et ce qui est triste, dans cette situation, c’est que notre folie, qui aurait peut-être fait du bien aux spectateurs, nous pèse à nous-mêmes. Comme un grand repas de fête qu’on aurait préparé pour tout le monde et qu’on se retrouve à manger seul, alors que les invités, derrière les vitres, ont faim.

Le protocole sanitaire strict a-t-il impacté les présentations publiques ?

Il y a un spectacle de grande proximité qui ne pourra peut-être plus jamais être joué devant du public. Certaines parties s’adressent à un seul spectateur. Pour qu’il sente la musique à l’intérieur de son corps, une contrebasse est collée à son dos. La grosse caisse est si proche que chaque coup de maillet lui remue le ventre et les vibrations d’une clarinette basse deviennent inséparables du corps qui les reçoit. Il s’agit d’un dispositif très périlleux qui nous a fait choisir de laisser le public un peu plus loin de nous. Les techniciens portent des gants, des casques, des lampes frontales, un masque en plus….

Les moments d’émotions avec le public s’en trouvent limités ?

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Quand on le regarde s’installer dans la salle, le public est un peu moins naturel que d’habitude, mais l’émotion n’a pas grand chose à faire d’un masque. Nous, sur scène, on ne lie pas l’émotion au visuel ni presque pas au sonore. C’est la tension et l’attention que l’on sent. Donc ça ne change presque rien mais c’est moins agréable. Il faut qu’on joue mieux, c’est tout. On pourrait même se dire qu’on apprend des choses essentielles et qu’on en gardera quelques bonnes traces. Les salles pleines devant lesquelles nous jouons paraissent dilatées…. On peut remplir une salle à moins. Ça rend peut-être l’acte d’autant plus précieux.

Le titre du spectacle «  (MA, AIDA, …) » est un peu énigmatique. Que signifie t-il ? Et la thématique de l’œuvre ? 

Votre article, limité en nombre de caractères, ne nous permet pas de répondre à la signification riche et complexe du titre. On pourrait dire que « ma », c’est « entre » ou « pendant » ou…

Je n’ai jamais travaillé sur une thématique, j’ai toujours écrit des choses qui ne pouvaient pas se réduire à autre chose qu’à elles-mêmes. Ce spectacle-là est venu d’une commande d’un festival de photographie au Japon, sur le dérèglement climatique et les « catastrophes » liées à l’humain. Puis, les sponsors du festival ont fait pression pour que la thématique change, et c’est devenu « l’ amour ». C’était le début de cette création, un mélange entre l’amour et la catastrophe.

Le duo que vous formez avec Sève Bernard passe par une gymnastique très mobile, une vraie performance physique. Il y a aussi les jeux de plateau et une mise en scène très élaborée.

Sur scène, le duo avec Sève Bernard est un duo que nous continuons dans la vie confinés ensemble. Nous avons plus travaillé à la technique qu’à notre propre partition. Ce n’est pas un spectacle technique mais une déclaration d’amour à la machinerie de théâtre, au point que les techniciens ont le rôle principal. La technique est artistique, l’émotion vient de ce jeu presque mécanique qui dit mieux que nous ce que nous voulons dire.

Quelles sont vos sources d’inspiration ?

Moi je suis très inspiré par Sève Bernard. Et Sève et moi, nous sommes inspirés plutôt par la vie que par l’art.

Théâtre, danse, arts circassiens, où vous situez-vous avec votre compagnie et que mettez-vous derrière ce mot « immédiat » ?

Arts vivants nous paraît être une belle qualification mais j’espère que même cette case-là ne nous contiendra pas entièrement. L’immédiat ne peut pas être saisi, il ne peut pas s’arrêter, c’est ce qui lui est propre. Nous espérons aller de plus en plus vers de l’insaisissable. Pour moi, l’immédiat, c’est le surgissement de ce qui n’existait pas avant, c’est toutes les premières et les dernières fois. Nous tentons de trouver un rapport plus vivable avec l’accident, d’apprivoiser l’erreur, l’échec. Nous aimons ceux qui ne contrôlent pas tout.

Sur ce spectacle, vous êtes en coproduction avec de nombreuses scènes nationales. A quoi attribuez-vous une telle confiance ?

La vraie et belle confiance, c’est de faire confiance à des choses qui peuvent rater, et comme on tente vraiment des choses… Ceux qui nous suivent aiment le vertige.

Propos recueillis par Patricia Bussy

https://limmediat.com/ma/

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