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DJE BALETI – Du carnaval à la transe

 

@ Pierre-Campistron

Le groupe célèbre ses dix bougies avec un 3ème album carnavalesque. Ce voyage musical explore la mythologie guidé par des personnages jusqu’à la transe. Car cet album à la rythmique entêtante procure une énergie libératrice, où le lâcher-prise n’est qu’à deux pas (de danse). Alliance des cultures, Djé invente son style au croisement de ses racines cubano-méditerranéennes. A l’image de l’espina, instrument de musique qu’il est le seul à en jouer, recréé à partir d’un dessin d’archive par un luthier. Interview avec Jéremy Couraut, auteur, compositeur, interprète et fondateur du groupe.

Commençons par le titre de cet album…

C’est un mot nissart qui dit littéralement le rêve, mais la définition est différente du français. A Nice, c’est une manière de vivre, une vision décalée du monde avec la possibilité de changer les choses de la société par des actions inventives. Ce n’est pas une utopie. Pantaï c’est agir sur le monde dans le présent.

Pouvez-vous me dire un mot sur le visuel de la pochette ?

Elle a été réalisée par la dessinatrice Julie Jardel. Nous partageons les mêmes inspirations autour de la mythologie, du tarot de Marseille mais aussi des images baroques ou médiévales. Elle met en image des paroles et personnages de l’album.

Justement la mythologie…

La lecture du livre La religion carnavalesque de Dominique Pauvert m’a beaucoup inspiré. C’est un écrit scientifique sur cette fête païenne et ses personnages. Le carnaval révèle un désenclavement des frontières. Je traverse la mythologie issue du peuple eurasien, pas seulement grecque ou romaine mais plutôt les mythes indo-européen, celtique, occitan.

La mythologie c’est le fond commun de l’humanité, depuis la Mésopotamie il existe des personnages avec un rapport à la nature, une forte symbolique, des récits pour évoquer le monde. La mythologie c’est le temps du conte… «  Il était une fois  » fait référence à ce temps pré-historique.

Il reste des traces de ces langages mythologiques dans des sculptures en façade d’église par exemple. C’est un sujet très vaste où je parcours aussi les écrits de Rabelais, les croyances avant le catholicisme, c’est proche du chamanisme et des animaux totems. A travers la musique, c’est pour moi l’occasion de parler de toute cette richesse.

La mythologie c’est avant tout des personnages…

J’explore des personnages, par exemple Dea qui est une invocation à une déesse qui est à la fois une sirène et Vénus. Cette compilation de plusieurs couches est intéressante.

Je n’aime pas ruminer la société, je fais un pont entre la mythologie et la politique dans certains titres. J’aime surtout exprimer les mythes, j’ai pu voir cela dans d’autres cultures. Comme à Cuba ou au Maroc où les peuples invoquent leurs divinités. Il y a un rapport à la nature très fort qui ne se limite pas aux choses vues.

Les récits mythologiques se transmettent par l’oralité, les chanter fait sens. Tout comme la sculpture évoquée plus haut avec une symbolique accessible.

C’est intéressant comme remarque, c’est vrai, j’ai les mêmes contraintes qu’un sculpteur, arriver à exprimer en très peu de lignes un récit très imaginé, figurer un personnage, une pensée.

Tout à l’heure, nous avons évoqué le carnaval…

C’est la source d’inspiration numéro 1! C’est en lien avec la mythologie, nous avons un fond immense sur lequel on dort alors qu’il y a une force incroyable dans ces contes. C’est la même chose avec les troubadours, malheureusement c’est peu connu et exploité.

En 2009, on a commençé à créer un carnaval à Toulouse avec des défilés, on s’est rendu compte que ces festivités disparaissaient et renaissaient au fil du temps. C’est un art vivant, qui n’a jamais pu être cadré et dont on a besoin. Il ne faut jamais s’inquiéter car même avec les pressions d’un régime autoritaire, l’énergie de vie est plus forte, c’est comme une plante qui pousse à travers le béton…

Durant des siècles de répression, il y a eu la volonté d’éteindre le carnaval, malgré tout il existe toujours, se perpétue, se réinvente. En ce moment, tout est interdit, on ne compte plus les annulations… malgré tout l’énergie est là, prête à se libérer.

Sur scène, vous êtes déguisé?

Le costume c’est se faire investir par des personnages et leur énergie. Un ours, un cornu… vivre les personnages au présent, vivre hors du quotidien, en dehors de la chronologie. D’ailleurs, les rondes sont à l’inverse du sens des aiguilles d’une montre, c’est une symbolique pour sortir du temps présent. En concert, je retrouve cette sensation du carnaval, cette expérience de l’état du moment présent…

Vos musiques font le lien entre le corps et l’esprit…

L’incarnation n’a pas de sens sans le spirituel, et inversement! Nos sociétés survalorisent le mental au dépend du corps. A travers la musique, l’intention est d’aller dans le lâcher prise, de passer par la danse. Le nom du groupe est Djé Baléti, Baléti, bal en occitan, c’est pour cette raison  : le corps  !

C’est donc un album à vivre sur scène?

Un album c’est un outil. En concert, les morceaux peuvent durer dix minutes, on part en improvisation. Un titre c’est une base, une matière pour l’habiter, pour être dans le présent et être en contact avec le public. Le rythme, la répétition, l’énergie des gens, cela part en transe, un concert c’est retrouver cette joie d’être ensemble!

En 2021?

Je ne veux même plus regarder les dates programmées, j’ai trop de déception lorsque c’est annulé. En ce moment, l’interdiction des ouvertures des salles culturelles est révoltante, c’est irrationnel et injuste, on touche notre salaire d’intermittent du spectacle mais on ne peut pas travailler… On crée des morceaux pour jouer sur scène, un carnaval ne se répète pas, c’est comme un enfant, il ne va pas faire une répétition avant de jouer, il joue!

Par ailleurs, une création est en cours, pour nos dix ans, la réalisatrice sicilienne Ruby Cicéro a réalisé deux tableaux animés dans un univers surréaliste. Nous les présenterons en février. Nous travaillons aussi sur un nouveau clip vidéo…

Propos recueillis par Sandy Berthomieu

Djé Baléti, Pantaï

Sirventès/L’autre Distribution

www.dje-baleti.com

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