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DAVID BRUNEL

Une poésie critique du regard

Comment percevons-nous une œuvre ? Au fil des pages, ce beau-livre d’art est une expérience du texte à l’image. L’écriture poétique de l’auteur David Brunel est ponctuée par les œuvres oniriques de l’artiste Inge van der Ven. La perception, les sensations et la question de la représentation sont le fil conducteur de ce livre proposant une expérience sur le « voir ». David Brunel, écrivain, enseignant, chercheur, poète, répond avec minutie à nos questions sur son livre Avec les cils comme rideaux à paraître auprès des Éditions de l’épair.

Livre - Avec les cils comme rideaux - Editions de l'épair 2019

Quel est le style d’écriture de ce livre ?

C’est un essai, mais pris au sens de tentative, dont la forme poétique se veut critique, réflexive et interrogative sur la représentation, le regard, la présentation, le voir, sur l’image en général et sur la photographie plus spécifiquement. Je dirais le style pluriel, parfois coupé, parfois affectif, oratoire de temps à autres, rarement, lié ou logique. Il s’agit de vers libres, de poésie en prose, de phrases dont la syntaxe joue avec le rebond et dont le sens se situe parfois en périphérie. Cette écriture se veut intime, là, tout près du lecteur, comme issu d’un carnet de notes personnel.

Le « regard » est au centre de ces écrits, comment voir une œuvre ?

Voir une œuvre, pour ce qui me concerne et parmi la multiplicité de réponses possibles, c’est s’engager, circuler, s’enfoncer, se perdre, se retrouver, et émerger un peu plus tard, un peu plus loin, un tant soit peu changé et de préférence transformé par cette expérience esthétique. Voir une œuvre, c’est se laisser faire, se laisser emporter par la phantasia, c’est retourner sur le terrain de l’enfance, c’est effondrer son savoir et rebâtir à partir de ces ruines un édifice extraordinaire. Voir une œuvre c’est s’ouvrir à l’inattendu, c’est entretenir l’étonnement — posture naturelle de l’enfance —, c’est aussi et surtout se rencontrer soi-même.

Ce livre rassemble trois textes, pourquoi les relier ?

Ils appartiennent à la même famille thématique, ils incubent les mêmes composants théoriques, véhiculent les mêmes senteurs esthétiques, sont habillés de ce même vêtement poétique… Avec les cils comme rideaux réunit trois recueils de poésie en prose : Fonds d’œil et mots de vues ; Pour un voir en fuite et Au bord du visible, l’indicible. Si le premier de ces trois recueils est inédit, les deux florilèges suivants ont été initialement publiés séparément aux éditions de La Nuit en 2010 et 2013. Aujourd’hui épuisés, ces deux recueils ont fait l’objet d’un remaniement en vue de leur incorporation à cet ouvrage. De plus, si les phrases de ce livre pouvaient un jour en tomber, elles pourraient être remises à n’importe quelle place sans que rien, d’un point de vue du sens, se retrouve altéré. Ce livre n’a pas d’ordre, il peut être lu à partir de n’importe quelle page, il est constitué comme beaucoup des fragments qui le composent, à savoir, des pensées naissantes qui arrivent parfois plus par le milieu que par le début.

Vos textes s’accompagnent des œuvres (photo)graphiques de Inge van der Ven…

Ces images ont leur propre sens, en autonomie, en toute liberté, mais avec, pour le lecteur, possibilité de penser les rebonds qu’il veut entre les quinze œuvres et l’ensemble des écrits. Tous les possibles se conjuguent, textes et images cohabitent, voisinent, les uns en marge des autres, ils se relancent en toute indépendance. L’invitation initiale n’a jamais inscrit une demande de concordance entre images et textes, ni de vis-à-vis, rien d’illustratif, rien d’explicatif, bien au contraire !

Il en résulte des images ouvertes, sauvages, impertinentes en ce sens qu’elles se moquent des qualités intrinsèques de la photographie, elles brouillent les pistes et engendrent un univers qui leur est propre. Au sein du livre, chaque œuvre peut être vue comme un rêve, un reliquat iconographique, une relance imageante qui interpelle le lecteur/regardeur du même lieu que certains des fragments poétiques le font.

En effet, à partir du support photographique, elle inverse les valeurs, dessine, coud, colle… Que signifie cette matière de l’image ?

Sans répondre à sa place, elle n’est pas une artiste soucieuse du sens (signification) mais bien des sens (perception), du sensoriel, et tout particulièrement du toucher. La tactilité est un élément moteur dans son travail. Elle collecte, tente, prélève, elle se laisse porter par les idées qui naissent de ses expériences. Elle privilégie et protège le work in progress de l’atelier comme une femme enceinte mettrait joliment les mains sur son ventre. Elle est à l’écoute de ce qui se passe dans ses œuvres lors de leur germination et elle repère les indices poétiques.

Pour amorcer la production de cette série d’œuvres inédites, elle a grappillé dans la lecture de ma prose, dans nos conversations sur l’art, sur le rapport à l’œuvre, des mots qui ont trouvé une résonance. Tout s’est ensuite déroulé dans son atelier ; quinze œuvres en sont sorties, je les trouve remarquables !

Quelle est identité donnée à ce livre ?

L’identité s’inscrit dans la ligne éditoriale de cette jeune maison d’édition qui a vite montré par ses premières publications une volonté qualitative graphique, mais aussi physique, plastique (papiers, couleurs, couverture, matières, aspect, toucher…). Au-delà des questions de sens sus-évoquées, les œuvres de Inge van der Ven impacteront indéniablement le livre, elles vont y poser un parfum, elles vont le toucher. Mon souhait relatif à l’identité du livre, est de me laisser faire en confiance par tous ces acteurs (éditrices, graphiste…). Et, au-delà de ces choix éditoriaux, j’ajoute que l’identité sera aussi donnée par les lecteurs, une identité propre à chacun, si l’objet est investi.

D’après-vous, cette lecture modifie-t-elle notre façon de voir ?

Je ne cherche pas à modifier quoi que ce soit chez qui que ce soit. Je tente humblement de m’occuper de mon propre voir, de le questionner, de l’éprouver, d’en profiter, de m’en méfier… Pas d’ingérence, chacun voit ce qu’il veut/peut voir. Les mots contenus dans Avec les cils comme rideaux relancent le rapport esthétique que tout un chacun entretient avec les images du monde, et essentiellement avec le monde des images. Ces sentences questionnent et spéculent sur les sensations plus que sur les significations, elles sondent le sensible, elles invoquent le voir inaugural. C’est tout, et déjà beaucoup !

Si le sujet de ce livre relève bien de la représentation, sa visite ne se limite pas à une proposition strictement théorique dans la mesure où le lecteur se retrouve appelé par un espace poétique qui s’applique à déjouer le sens. La poésie en prose n’est pas qu’un habillage pour visiter le sujet de la représentation, c’est la forme poétique ad hoc pour inviter le lecteur à faire lui-même acte de représentation, à visiter par l’expérience le sujet théorique véhiculé.

Inge van der Ven Inside snow 2018-2019 - Avec les cils comme rideaux

Inge van der Ven, Inside snow 2018-2019 – Avec les cils comme rideaux

Propos recueillis par Sandy Berthomieu

Précommande de l’ouvrage disponible ici

Sortie en librairie en décembre 2019

Les Editions de l’épair

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