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CIE JOIE ERRANTE

De la création théâtrale en milieu rural

Propos recueillis par Sandy Berthomieu

Acteur et metteur en scène, Thomas Pouget revient sur ses terres natales lozèriennes avec son projet théâtral. Cette jeune Compagnie est prometteuse tant sur la démarche artistique que son lien très fort avec le public. L’ancrage territorial n’est pas un jeu de mot politique mais bel et bien une implication passionnée et passionnante. Discussions enrichissantes avec Thomas Pouget, fondateur de la Cie La joie errante.

Crédit photo : Antonin Charbouillot

Pourquoi fonder une compagnie plutôt que s’associer à une autre ? D’où vient cette envie, ce besoin ?

Fonder une Compagnie, c’est pour moi un besoin de liberté, d’indépendance, de créer mon théâtre, celui qui me ressemble et le plaisir d’être moteur de mes projets. Il n’y a pas UN théâtre mais des façons multiples d’en faire. En 2014 et 2015, ma carrière personnelle avançait plutôt bien, mais je me suis dit, un jour, si cela doit s’arrêter, je ne veux pas rien faire, je ne veux pas me retrouver sans rien, à attendre que mon téléphone sonne ou avoir des périodes d’inactivités. Mon tempérament est plutôt hyperactif que désœuvré. Cela ne m’empêche pas de travailler avec d’autres compagnies, comme le Cri Dévôt cet été par exemple, c’est l’occasion d’échanger sur nos différentes pratiques du théâtre. Aujourd’hui j’arrive à cumuler – entre guillemets – le travail en compagnie, le travail avec d’autres compagnies et une carrière plus personnelle, c’est une vraie chance et une vraie liberté.

Quelle est la démarche de la compagnie ?

La compagnie a plusieurs cordes à son arc ! J’aime mélanger les pratiques artistiques et théâtrales et je suis persuadé que les unes apportent aux autres. La Compagnie est résolument tournée vers la création théâtrale mais pas que. Nous avons une convention avec la Communauté de Communes des Terres d’Apcher Margeride Aubrac qui nous permet de rayonner localement et de croiser nos activités. Au programme, il y a des interventions dans deux écoles primaires (50 h dans chacune), 18 lectures sur l’ensemble du territoire de la Communauté de Communes (1 lecture dans chaque village), un stage avec des acteurs amateurs pendant 10 jours. C’est un enrichissement permanent de pouvoir donner des cours l’après- midi, travailler par exemple le souffle avec les enfants, puis de jouer le soir, et relier le travail fait avec les enfants à la représentation du soir.

Le premier projet de la Compagnie est un spectacle d’Olivier Py, auteur contemporain, Epître aux jeunes acteurs, pour que soit rendue la parole à la parole. La deuxième création est une pièce de François Pérache, auteur de fiction radiophonique (France Inter et France Culture) et comédien, bien vivant aussi !

Il s’agit plutôt d’écriture contemporaine…

Actuellement, nous montons avec une dizaine d’amateurs un Molière, en parallèle je travaille avec les écoles sur des textes contemporains ! Il n’y a pas de règles entre textes contemporains et textes classiques, nous explorons l’écriture théâtrale. Je tiens surtout à traiter le propos avant de traiter l’époque à laquelle a été écrite la pièce. D’ailleurs, les grandes pièces sont toujours d’actualité !

Nous avons la chance de travailler avec des auteurs contemporains, notamment François, avec qui on peut construire ensemble notre propos. C’est un confort non négligeable ! Ce qui peut se rapprocher dans les deux créations, c’est la recherche de sens et le pouvoir de la parole. C’est le propos même du texte de Py et dans la prochaine création, on se pose la question de la parole dans le milieu rural et plus particulièrement dans le milieu agricole, que l’on dit « taiseux ».

La ruralité est le terrain de jeu, qu’est-ce que l’implantation en Lozère apporte ?

Je ne parlerais pas de terrain de jeu car cela sous-entendrais que le terrain est déjà aménagé. Or, la culture en ruralité est loin d’être une évidence. Nous avons rencontré plusieurs personnes, notamment du monde agricole, qui nous disent : ‘’ la culture, ce n’est pas pour moi, je n’ai pas les codes du théâtre, je ne comprendrais pas ! ’’. Je crois que pendant très et trop longtemps l’image de ‘’la culture élitiste’’ a été véhiculée. Et cela me terrifie à vrai dire ! Il n’y a pas qu’une seule forme de culture, à mon sens elle doit être accessible à tous. L’accessibilité ne veut pas dire ne pas être exigeant !

En quoi est-ce important pour toi ?

En campagne, étant artisan, cela permet de rester relativement les pieds sur terre, j’y tiens ! Être en prise directe avec la nature, la vie, les saisons… Je suis du causse de Sauveterre, enfant, je ne peux pas dire que l’accès à la culture ait été facile ! J’habitais à 30 minutes du premier théâtre, ce n’était pas une évidence d’y aller d’abord pour des raisons pratiques !

Aujourd’hui, j’ai le sentiment que ce que je fais – créer en campagne, rencontrer les habitants, échanger sur ma pratique – est ma place pour l’instant ! Evidemment, j’ai besoin aussi d’en partir régulièrement pour mieux y revenir, voir ce qui se passe ailleurs, voyager, questionner, faire des tournées nationales, internationales ! Il faut de tout !

Comment le territoire est-il pris en compte dans la démarche ?

Il est pris en compte en permanence ! D’abord parce que je vis la plupart du temps en Lozère, fatalement je suis confronté à ce qui s’y passe en tant que Thomas, puis en tant qu’artisan parce qu’il y a déjà des démarches culturelles sur le département et que cela me semble pertinent de travailler en collaboration ! En ce qui concerne les spectateurs ou les habitants de manière plus générale, la dernière création a permis de rencontrer plus de 150 personnes pour interviewer, échanger, questionner le sujet que nous traitons ! Qui mieux que des ruraux pour parler de la ruralité ?

Le mot populaire est souvent perçu comme négatif, comment l’adapter, l’approprier ?

L’élitisme pour tous ! Pauvre Vilar ! Il doit se retourner dans sa tombe s’il voit comment on utilise ce mot à tort et à travers aujourd’hui, tout en se revendiquant de son héritage ! C’est très délicat, je pense que ce mot est devenu galvaudé ! Je ne sais pas si je fais du théâtre ‘’populaire’’ ! J’essaie de rendre des pièces, des poèmes, du théâtre, accessibles au plus grand nombre. Du moins je laisse, je crois, la possibilité de venir écouter un texte exigeant et accessible à tous ! Je ne pense pas faire du théâtre bourgeois ou savant ! Et je ne suis même pas sûr qu’il faille nommer précisément le théâtre que l’on fait ! Le meilleur juge, c’est le public !

Un mot sur ton travail de mise en scène ?

J’aime les scénographies épurées où l’acteur est vraiment au centre. Il y a très peu d’accessoires (que tout soit utile, que l’on puisse les réutiliser même, les détourner) mais qu’ils servent le propos. Arriver à créer de belles images poétiques avec trois fois rien, c’est à mon sens la magie du Théâtre ! Grâce à l’imaginaire, suivre et vivre une histoire, un récit ! Je me sers de temps en temps de musique, en direct de préférence ou sur bande audio ! Mais j’aime justifier mes choix de mise en scène. Si c’est là, c’est que ça a du sens pour moi et j’espère aussi pour le spectateur.

Le soutien de Samuel Le Cabec, directeur du Ciné-Théâtre de Saint-Chély d’Apcher, semble donner une impulsion ?

En effet, je suis en compagnonnage pendant 3 ans avec Samuel Le Cabec et plus largement avec la Communauté de Communes ! Samuel avait entendu parler de la compagnie, on s’est rencontrés lors de lectures et le courant est tout de suite passé ! C’est une belle opportunité. La dynamique existait déjà et je ne prétends pas faire mieux, mais c’est vrai que c’est agréable de voir l’ampleur que cela prend !

Les lectures semblent primordiales pour la compagnie, une façon d’être plus proche du public ?

Oui, complètement ! Et puis c’est l’idée encore une fois que tout le monde puisse venir découvrir un auteur, un thème différent à chaque fois ! C’est toujours gratuit et ça dure environ 1 h ! C’est une découverte ou une redécouverte ! Lire avec des spectateurs à 1 mètre de soi, ça a du sens à mes yeux ! Difficile de lire sans avoir un lien direct avec le public dans ces moments- là !

Une volonté d’aller vers tous les publics ? Faire sortir le théâtre de son cadre !

Tout à fait ! Je me dis qu’il n’y a pas un public meilleur qu’un autre ! On a un projet de travailler avec un hôpital, un lycée agricole, un lycée général, des maisons de retraite… Le plus important, c’est le contact avec l’humain !

Rendre l’art, la culture accessible au plus grand nombre… est-ce une posture de médiateur au- delà de l’artiste ? Un lien tissé…

Sacré question ! J’ai 4 heures ? Pour moi les deux sont intimement liés !

Quelles sont les actualités de la compagnie ?

En ce moment, nous sommes en résidence d’écriture à la Chartreuse de Villeneuve les Avignon pour le prochain spectacle qui s’appelle Vacarmes, ou Comment l’Homme marche sur la Terre, spectacle en coproduction avec les Scènes Croisées de Lozère. Cela portera sur l’agriculture en partant du principe que ce qui se passe dans le monde agricole est symptomatique de quelque chose de beaucoup plus grand et qui se passe également dans les autres milieux. La surconsommation, la surproduction, la place des femmes, le patriarcat, le poids des tabous, le rapport à la violence…

En mars, de nouveau des lectures, des interventions dans les écoles, un atelier entre parents et enfants basé sur une relation de confiance et de complicité. Tout doucement, je travaille à une création en 2020 autour de l’histoire de deux femmes de 60 ans qui posent leurs regards sur le monde qui les entoure, leurs vies et leurs rencontres ! Un travail intergénérationnel qui est passionnant.

Enfin, est-il possible à son tour de lire les textes des premières créations ?

Epître aux jeunes acteurs est publié chez Acte Sud et Vacarmes, ou Comment l’Homme marche sur la Terre va surement l’être, c’est en projet, nous avons déjà quelques pistes !

www.lajoieerrante.com

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